Aller au contenu

Futur du travail et design fiction

« L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare. »

Maurice Blondel

Travailler, c’est matérialiser un futur

Dans le monde du travail, nous passons notre temps à nous projeter dans le futur. Non seulement parce qu’en tant qu’individus, nous cherchons à anticiper des risques, planifier nos revenus ou notre parcours professionnel, mais aussi et surtout parce qu’en tant que travailleu·r·euse·s, nous sommes sans cesse invité·e·s à adhérer à des « objectifs » ou des « projets », des « visions stratégiques » ou des « plans de transformation ».

Toutes ces pratiques de projection dans le futur partagent une même raison d’être : elles permettent d’orienter nos actions dans le présent.

Ce constat implique d’abord que les représentations que nous nous faisons du futur, c’est-à-dire notre imaginaire (puisque le futur, par sa nature même, ne peut exister que dans notre imagination), détermine nos choix et nos comportements dans le présent. Ensuite, que la sphère du travail est une gigantesque entreprise de construction du futur, parce que les organisations produisent en permanence des projections dans l’avenir afin d’orienter les comportements individuels.

Futur probable, futurs possibles

La sphère du travail est donc à la fois un espace privilégié de production de représentations du futur (visions, stratégies, plans, projets) et d’alignement de nos pratiques individuelles en vue d’atteindre un but commun.

Mais ces représentations du futur s’inscrivent dans une approche déterministe qui privilégie la logique de la probabilité aux possibilités de l’imagination. Soshana Zuboff, dans L’Âge du Capitalisme de Surveillance, parle d’un « impératif de prédiction », caractéristique du capitalisme contemporain. Le problème est donc que cette approche déterministe, en faisant du futur quelque chose qui se prédit plutôt qu’il ne se négocie, tend à appauvrir les imaginaires et « désempuissanter » les travailleu·r·euse·s, pour reprendre un terme cher à l’auteur de SF Alain Damasio.

Or un des grands défis de notre époque est justement de parvenir à nous extraire du scénario d’avenir le plus « probable » (ie, de réchauffement global et de destruction du vivant), pour nous orienter collectivement vers d’autres possibles.

Prendre les défis écologiques au sérieux, ce donc n’est pas seulement construire de nouveaux imaginaires du futur : c’est construire ces imaginaires autrement. En ré-empuissantant les travailleu·r·euse·s, en redonnant, aux côtés de la logique probabiliste, sa place à l’imagination, cette « faculté du possible » dont parlait le philosophe Gilbert Durand.

Le design fiction au travail

Le design fiction ou design spéculatif est un ensemble de pratiques qui permettent de construire collectivement des représentations du futur, en faisant la part belle à l’imagination.

design fiction futur travail
Exemple d’artefact de design fiction sur le futur du travail, réalisation Annabel Roux

Alors que les disciplines classiques du design (design produit, design d’espace, design graphique…) produisent des objets pour le monde d’aujourd’hui, le design fiction produit des objets pour le monde tel qu’il pourrait être demain.

La méthode consiste à imaginer puis prototyper des « objets du futur », c’est-à-dire des artefacts qui « suggèrent des mondes futurs » (Minvielle & Wathelet, 2017) parce qu’ils racontent une histoire. La puissance de l’approche par le design, c’est sa capacité à suspendre temporairement l’incrédulité face à une représentation du futur. Il devient ainsi possible de mettre ce futur en débat… et de créer des représentations du futur plus riches, plus intelligentes car plus collectives.

libertalia.work, en collaboration avec le Mouvement de Libération des Imaginaires et Futurons !, a ainsi animé plusieurs ateliers de design fiction afin d’imaginer le futur du travail. La libération de l’imagination des participant·e·s, combinée à l’intelligence collective, permet de faire émerger des représentations radicalement nouvelles de l’avenir du travail : métiers, modes de gouvernance, rééquilibrage du rapport à la technique et au vivant… une démarche à tester pour toute organisation qui prend le futur au sérieux !